Le temps est une invention…

Nous recevions vendredi la dernière production du Théâtre de la Banquette arrière. Les Mutants était l’occasion pour l’équipe et pour les spectateurs de réfléchir sur le passage du temps, sur le sort réservé aux idéaux de jeunesse, sur le parcours de la société québécoise.

Dans le cadre de ce spectacle, La Banquette arrière invitait un conférencier différent à chaque représentation. Chez nous, c’est l’auteur et professeur émérite Jean-Pierre Vidal qui est venu parler aux comédiens et au public. Voici son allocution:

Le temps est une invention de l’industrie horlogère suisse. Je veux dire par là que seuls les humains le connaissent : les animaux ne savent que les saisons et la température, et dans l’univers en expansion que nous décrivent les astrophysiciens, le temps, c’est de l’espace.

L’homme est donc responsable du temps, il devrait savoir s’en occuper, ne pas le dissoudre ou l’éparpiller, ne pas le réduire ni l’accélérer, comme nous le faisons sans cesse, notamment avec la communication maladive des réseaux sociaux, des tweets et des cellulaires.

Le philosophe américain Henry David Thoreau qui, soit dit en passant, est le père de la désobéissance civile, disait : « On ne peut pas tuer le temps sans blesser l’éternité. »

En tuant le temps dans toutes sortes d’activités futiles auxquelles nous accordons une importance démesurée, nous blessons effectivement l’éternité, c’est-à-dire que nous pervertissons le rapport naturel que nous devrions avoir avec elle, justement parce que nous ne sommes pas éternels.

C’est précisément, en effet, parce qu’il est précaire, transitoire et que sa date de péremption est toujours très rapprochée, que l’être humain devrait tutoyer l’éternité. N’est-elle pas la couleur de nos rêves, de nos désirs, de nos extases même ?

Le sens de la vie, quand nous lui en trouvons un, n’est-il pas, toujours, le rapport que chacun d’entre nous entretient avec l’éternité ? La religion, l’art, la démocratie, la famille sont autant d’institutions qui ont rapport à l’éternité parce que toutes, elles se fondent sur une certaine idée du sacré et que toutes impliquent la communauté de l’espèce humaine. Au-delà des institutions qui les fixent, le sacré, l’art, l’amour, je ne vois pas grand chose d’autre pour dilater le temps et lui donner des airs d’éternité, surtout pas la réussite économique, car le propre de cette réussite-là, c’est de ne s’arrêter jamais, de n’être jamais satisfaite, de précipiter stupidement le rythme du temps. La seule véritable réussite, c’est la postérité : Darwin l’avait déjà dit, dans son domaine.

L’athée que je suis croit dur comme fer que la seule vie éternelle qui nous soit accessible, c’est en tant qu’espèce, en tant que groupe, en tant que collectivité. À partir de la relation particulière à l’autre que le sacré, l’art, l’amour sont seuls capables d’instituer.

Je remonterai plus loin dans l’histoire, jusqu’à ces Grecs qui, contrairement à nous, pensaient que l’humain est sans cesse perfectible, sans cesse en devenir, jamais achevé. Ils ont inventé le théâtre en même temps que la démocratie et les deux participaient de la même célébration rituelle de l’éternité de la communauté. Le sacré, pour eux qui s’étaient imaginés des dieux presque ridiculement humains pour mieux s’en débarrasser, le sacré, c’était, au fond, l’éternité des rapports humains, l’éternité de l’entre-nous.

Moi qui pratique la littérature, je sais qu’elle est le lieu de l’autre, elle aussi : on écrit toujours dans les œuvres de ceux qui vous ont précédé, on rencontre la voix et les rêves des morts qu’on admire au détour de chaque phrase qu’on écrit. Et on espère bien soi-même qu’un jeune écrivain encore à naître va un jour réactiver un de nos modestes petits travaux.

On n’est soi-même dans ce qu’on a de plus intime, de plus personnel, que par les autres, grâce aux autres, parfois contre eux, mais toujours en eux, dans l’espace qu’ils ouvrent et où ils nous accueillent.

René Lévesque  disait cela, en l’inversant, quand il déclarait: « c’est en étant soi-même que l’on est universel. » je dirais, quant à moi, c’est en se voulant universel, qu’on est soi-même.

Mais qu’est-ce qui a changé, maintenant, depuis votre naissance ou, mieux, votre adolescence ? Qu’est-ce qui a peu à peu rendu vaine l’éducation, impuissant l’enseignement.

Ce qui a changé, c’est qu’on nous a convaincus collectivement que plus rien, justement ne changerait jamais, sauf, bien entendu, les gadgets auxquels est rivée notre vie quotidienne et les pratiques en forme de drogue qu’ils permettent et même qu’ils imposent. C’est ainsi que les riches deviendront de plus en plus monstrueusement riches, les pauvres de plus en plus pauvres et la classe moyenne de plus en plus laminée entre les deux, condamnée à devenir pauvre si elle ne veut pas devenir riche.

Ce qui a changé, c’est une mutation profonde de l’espèce humaine dont on voit clairement l’émergence si on la replonge dans l’histoire longue. L’humanité, en effet, s’est d’abord organisée en fonction de lois qu’elle voulait penser divines, puis elle s’est peu à peu efforcée d’instituer des lois qui soient strictement humaines. Elle ne connaît plus désormais que les lois du marché, c’est-à-dire l’état des choses. L’économie fait foi de tout, c’est le mantra que nous répétons sans cesse et qui nous rend incultes.

La culture que vous représentez, tous ensemble dans cette salle de classe, ce n’est pas la somme, toujours dérisoire, de ce que je sais, c’est l’immensité de ce que je veux savoir. Tant que je veux savoir du nouveau qui n’est pas le détail sordide des tabloïds ou le croustillant de la télé populiste, tant que je veux apprendre et découvrir, je suis jeune. Si je ne veux rien savoir, si je ne veux plus rien savoir des autres et du monde, si je ne veux plus rien savoir du passé, si je crois que tout est dit, vécu, éprouvé; si je crois que le monde n’obéit qu’aux lois du marché et si je pense que ce sont des lois quasi divines qu’il faut respecter, je suis vieux, presque mort, quel que soit mon âge.

Au Québec, comme partout dans cet Occident assoupi dans son confort et ses spectacles délétères, nous étions devenus un peuple de vieux.

Mais à l’automne 2011 — comme dans quelques endroits de l’Occident — avec les indignés, et surtout au printemps 2012 — comme nul part ailleurs en Occident — avec les étudiants et ceux qui les ont suivis, nous avons pris un coup de jeune, nous avons repris des couleurs, rouge sang qui bat, rouge passion qui anime, rouge curiosité dévorante.

Avec ces jeunes de tous âges, nous nous sommes remis à croire que le destin de l’humanité n’est pas écrit une fois pour toutes. Que rien ne nous oblige à continuer à faire des steppettes sur place, comme des somnambules, entre corrompus et lucides, bonhommes sept heures et jovialistes, réactionnaires et béats New Age.

Dans le théâtre de la rue, les jeunes nous ont rendu l’éternité.

À nous, maintenant, d’en faire bon usage.

Jean-PierreVIDAL

Janvier 2013

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