Danse sur la montagne

La Rubrique s’est donné comme mandat, par le truchement de son association avec le réseau Objectif Scène et de son label Objectif Danse, de promouvoir cette tranche des arts vivants qu’est la danse. Pour ce faire nous programmons chaque saison un spectacle représentatif des tendances les plus marquantes de la discipline.

Complexe des genres – Photo de Marie Philibert-Dubois

Cette année, c’est la Compagnie Virginie Brunelle qui nous visite avec son spectacle Complexe des genres. Vous en avez sans doute aperçu le visuel magnifique un peu partout depuis quelques semaines, la photo de Marie Philibert-Dubois qui illustre à merveille l’esthétique à la fois somptueuse et brutale de la chorégraphe. Si vous me connaissez personnellement, les chances sont fortes que vous m’ayez entendu marmonner à quelques reprises que c’était un spectacle génial qu’il ne fallait pas manquer. Je ne le cache à personne: c’est mon plus grand coup de coeur de la présente saison.

Nous sommes heureux d’enfin les avoir avec nous, et maintenant que quelques heures seulement nous séparent de leur prestation en terre saguenéenne, je me prends à regretter de ne pas les présenter plusieurs soirs d’affilée!

Vous aurez compris qu’il faut voir ce spectacle de Virginie Brunelle, non seulement si l’on s’intéresse à la danse, mais pour le moins que l’on soit un tout petit peu sensible et prêt à s’ouvrir à une telle poésie faite de corps et de gestes plutôt que de mots et de paroles. Les images fortes qu’interprètent les danseurs de la compagnie sont limpides et se passent d’interprétation. C’est une force certaine pour la jeune chorégraphe montréalaise dont ce n’est là que la troisième création.

J’espère avoir l’occasion de vous dire un bonjour (pressé) ce soir, alors que vous serez venus passer une soirée mémorable à La Rubrique avec la Compagnie Virginie Brunelle.
Compagnie Virginie Brunelle

Critique dans Le Soleil

Ultimes représentations

À Florence et Pauline

Grand-mère cherche le chemin des coulisses depuis longtemps. Mais aveuglée par un violent projecteur latéral, que les comédiens redoutent toujours, qui assèche les yeux, elle ne trouve pas le moyen de tirer sa révérence. Voilà qu’elle oublie son texte, et paniquée se réfugie dans une gestuelle simple, répétitive. Les souffleurs malgré leur bonne volonté n’y peuvent rien. Alors elle se peigne sans fin, puisque depuis quelque années elle n’arrive plus à réaliser les coiffes qu’elle destinait à son public. Elle met l’acoustique du téléphone sur sa tête, une vraie dada, parce qu’elle ne parle guère depuis que ses répliques restent emprisonnées dans sa boîte à mémoire. Elle enfonce avec obsession les touches de la télécommande, puisque c’est le rôle qu’on lui laisse jouer, le contraignant casting qui lui colle à la peau. Au foyer, ils sont plusieurs à partager le triste sort d’un Jean-Pierre Masson… Séraphin, incultes!

Bonjour, là, bonjour

Affiche réalisée par Jeanine Boucher et Paul Cimon. Grand-mère, troisième de la gauche, se cache derrière l’épaule de Stella.

Elle aimait la rampe, ça oui. Elle animait les troupes au couvent (qu’y jouait-elle?). Organisait des pèlerinages au Théâtre des variétés… Puis, j’ai pu la voir en action, sur la scène du Palace en 1988, dans une mise en scène de Bonjour là, bonjour signée par un jeune Daniel Danis. Elle se produisait là aux côtés de Stella Morrissette. Quoi? Personne en deçà de quarante-cinq ans ne se souvient de ce monument du burlesque local..? Ma grand-mère, même du fond de son blanc de mémoire je suis sûr, se souvient de Stella. Mais pas vous? Elle était pourtant mémorable, avec son mélange bien particulier d’aisance et d’instabilité qui font le charme et l’efficacité de ces bêtes de scènes.

J’en avais pleuré un coup. Une scène entre un père et son fils dont j’ai depuis longtemps oublié l’enjeu mais non l’effet. Sûrement une histoire d’affection difficile à la Tremblay… à la québécoise aussi. Grand-mère jouait une tante chipie, un rôle qui lui allait très bien. Elle regardait du bord de scène, avec toujours ce commentaire assassin (il me semble…?). Danis avait eu du flair! Elle a toujours été un peu diva. Il le fallait pour s’imposer dans les nombreux personnages qu’elle a défendu, de la scène de lit avec Ludger, intérieur nuit, au bureau de la commissaire d’école, extérieur jour.

Que proposera-t-elle à son public comme personnage central de cet épilogue? Un mime teinté de danse, dirigé par une Pina Bausch prudente? Des allers retours discrets entre les souvenirs et l’attente dans un film de Chantal Akerman? Ou celui, plus exigeant encore, de patiente de CHSLD dans un documenteur de Robert Morin?

En réalité, elle oubliera qu’elle jouait, qu’elle savait incarner, cultiver sa présence. Elle interprète là son dernier rôle. Tout simplement parce qu’on a arrêté de lui demander de jouer le sien? Qu’on l’a laissée poireauter dans la salle de répétition d’un spectacle chimérique qui ne sera jamais? Parce qu’on n’arrivait plus à imaginer ce qu’elle pourrait y apporter? Ou simplement parce que la scène use et que l’envie de jouer s’éteint au bout d’une carrière de quatre-vingt-dix-sept ans?

Je lui souhaite en tout cas de trouver le chemin d’une loge accueillante où elle pourra se délester à jamais des masques et de la difficulté d’être… un état que les comédiens fuient à notre place depuis toujours.