Jouer pour les petits

De dimanche à mardi, nous présentions notre premier événement Petits Bonheurs. J’en ai déjà traité brièvement ici, mais rappelons que la raison d’être de cet événement qui prend des allures de festival à la mi-mai chaque année, est de rassembler une offre culturelle spécifiquement conçue pour les zéro à six ans.

D’aucun s’étonnera que l’on puisse proposer du théâtre à un poupin. Il est légitime de poser la question : Que perçoit-il, qu’en tirera-t-il? Pourtant, nous avons pu constater avec la présentation du spectacle Ha dede au grand public ainsi qu’aux CPE ces jours-ci que ce théâtre, et par extension le réseau Petits Bonheurs qui le chapeaute au Québec, sont tout à fait pertinents.

Savante organisation des jeunes spectateurs et des adultes

D’abord parce que l’offre d’activités pour d’aussi jeunes enfants est somme toute assez limitée, pour toute sortes de raisons. Et cela est encore plus vrai au niveau culturel. Voilà un public redoutable, qui ne vous cachera pas son désintérêt, dont on n’évalue qu’approximativement le niveau d’attention et de compréhension. De l’art pour les petits, vraiment?

Oui. Tout à fait. Et ça marche grave, quand, comme le travail de l’équipe d’Ha dede, c’est basé sur le sensible, sur des langages tantôt concrets tantôt abstraits qui rejoignent les plus jeunes, en autant qu’il perçoivent. « Il faut utiliser plusieurs couches de langages, parce que certains sont auditifs, d’autres visuels, ou même olfactifs. Il faut les faire cohabiter, les superposer pour s’assurer une communication, avec les enfants tout comme avec les adultes », me confiait entre deux représentations Karel Van Ransbeeck du Theater de Spiegel d’Anvers, marionnettiste de famille et metteur en scène d’Ha dede.

« Il y a ce courant en Europe, dans le théâtre pour jeunes enfants, de s’inspirer des théories de l’apprentissage et de l’éducation pour créer des spectacles. Nous, on résiste à cette façon de faire. C’est vers les sens que nous orientons la création. On emménage des moments où la concentration diminue. On ne peut pas s’attendre à une attention soutenue pendant 35 minutes. Tout comme avec un public adulte d’ailleurs. Il faut permettre à l’enfant de décrocher pour redevenir disponible un peu plus loin, lorsqu’il y aura une rupture dans le ton, dans la façon de le solliciter. »

Avec des formes géométriques, de la musique et du chant dans la langue inventée de la chanteuse et comédienne hongroise Erzsi Kiss, et peut-être surtout grâce à un contexte favorable, savamment élaboré autour de la disposition du public et de

Ha dede

Erzsi Kiss, Ákos Futó – Ha dede

l’espace de jeu, nous avons vu des dizaines de jeunes bambins captivés tout du long, yeux ronds, léger sourire ou bouche bée. D’autres subitement hilares devant un effet tout simple de manipulation d’objet. Et des parents et des éducatrices étonnés et amusés d’une telle attention, d’une telle communication avec un objet artistique si abstrait dans l’oeil adulte. La première représentation à laquelle j’ai assisté, ce dimanche lors du spectacle offert au grand public, m’a profondément touché. Une grande efficacité dans un contexte somme toute expérimental, en tout cas pour nous, qui n’avions jamais proposé de spectacle à un aussi jeune public. Nul besoin de parler ici de développement de public, ni même de médiation (même si cet événement constitue un levier impressionnant pour ces facettes de nos activités). Simplement le théâtre qui fonctionne, qui rejoint les spectateurs auxquels ils se destine en alliant le fond et la forme. Une cérémonie qui leur fait vivre quelque chose de nouveau dans lequel ils sont bien, dont ils bénéficieront d’une façon ou l’autre. C’est toute la raison d’être des créateurs et des artisans du théâtre. Et il est bon de le voir se manifester aussi concrètement.

On félicite et on remercie nos pionniers des Petits Bonheurs, notamment parmi les CPE qui nous ont visités. On remet ça l’an prochain avec deux spectacles plutôt qu’un seul! Ha dede terminait notre saison de théâtre jeunesse. Cependant la saison de La Rubrique, elle, n’est pas tout à fait finie, puisque nous recevrons à la mi-juin la troupe Racine Gumboot qui viendra présenter son spectacle éponyme dans le cadre d’un grand projet d’Objectif-Scène. Mais j’aurai l’occasion de vous en reparler!

Theatre de Spiegel et Kabóca Bábszínház (site en hongrois!), coproducteurs d’Ha dede

La chanteuse Erzsi Kiss et son groupe

La page de Petits Bonheurs

Un samedi matin à La Rubrique

Fantastiques marionnettes à  3 pattes

Deuxième journée de représentations scolaires hier pour Sur 3 pattes, avant la représentation publique de cet après-midi. Il y a quelque chose de… magique autour de ce spectacle. Ou peut-être suis-je simplement fatigué et que tout m’apparaît comme en rêve. Mais non. Le spectacle lui-même, que j’ai enfin vu en direct hier après-midi, est rempli de trouvailles, manipulé de main(s) de maîtres. Quelque chose d’une scénographie de Méliès, ce qui saute aux yeux quand on voit l’arrière du décor. Machineries rusées, marionnettes magnifiques, effets mécaniques, tous d’une grand efficacité. Mais je ne peux rien vous montrer, pour ne pas gâcher la magie, et pour leur laisser ces secrets qui résultent de plus de trente ans de pratique assidue. L’équipe est là, généreuse, très zen. Ils remportent la palme du dîner le plus santé, suivis de près par les gars du Grand Cahier. À moins que la semaine prochaine nos deux compagnies jeunesse en visite ne viennent les coiffer à l’arrivée. Et pendant qu’on y est, m’est avis que la troupe Racine Gumboot qui nous visitera aussi en juin (scoop) sont des challengers.

La réception des professeurs et des jeunes est également très positive. Les petits qui sortaient en personnifiant l’écureuil C’tamoa, c’était drôlement charmant. L’une des écoles qui nous visitaient aujourd’hui passait la journée avec nous. Nous

Merci!

Merci!

leur avons préparé un petit programme avec Urbain de l’équipe d’animation du CNE, que nous remercions pour sa collaboration impeccable et sans heurts, comme d’habitude. J’ai quant à moi eu droit aux remerciements de la part de ce groupe de première et deuxième année sous la forme d’une chanson d’anniversaire, d’une gigantesque carte de souhait signée de tous, même à une boîte de fudge. J’ai fondu plus que ce dernier.

Serait-ce l’appel de la paternité pour le mi-trentenaire que je suis? Ou plutôt, simplement, l’impression de faire ce qu’il fallait pour que ces enfants touchent à la culture dans les meilleures conditions possibles? Notre médiatrice Isabelle a fait un travail formidable assistée d’Agathe, elle aussi médiatrice en devenir, qui a bien voulu nous donner un coup de main. Bref, voici une journée qui recharge les batteries, tout en les mettant à plat à court terme!

Fin de partie pour Le Voir

Depuis jeudi, la nouvelle de la fermeture brutale du Voir s’est évidemment propagée, a été commentée davantage, entre autre par les principaux intéressés, et ce au delà des réseaux sociaux. Dans sa dernière chronique, qu’il a au moins pu publier sur son blogue hébergé par l’hebdo, Joël défend en quelque sorte l’attitude du Voir dans cette affaire. Il le fait entre autre devant les critiques qui ont fusé et dont nous semblons, ici à La Rubrique, avoir fourni les plus virulentes.

Loin de moi l’intention de monter l’affaire en épingle. Mais puisque Joël, transparent, nous donne les raisons qu’ils ont eu d’agir de la sorte:

« On m’a expliqué qu’à notre époque actuelle, où les médias sociaux peuvent mettre en circulation la moindre nouvelle en si peu de temps, il a donc été jugé préférable de laisser une faible marge de temps entre le moment où les employés apprendraient la triste information et celui où un communiqué serait adressé au grand public.

Ici, on a voulu bien faire mais on a tellement emmitouflé le bébé qu’on l’a mortellement étouffé »

Puisqu’il mets ces raisons sur le compte de la maladresse, je voudrais pour ma part ajouter un point. Parce que je trouve cette explication un peu facile, alors que les faits restent les mêmes. L’indignation que nous avons témoigné jeudi à La Rubrique, c’est la même que nous avons contre les fermetures d’usines, de moulins, de théâtres. Les acteurs n’ont aucune commune mesure d’accord, et si Le Voir ferme, c’est parce qu’il n’a pas le choix dans ce contexte. Nous le concédons volontiers.

Mais en tant qu’annonceur d’une douzaine de publicités au Voir chaque saison, et ce depuis des années, nous aurions, comme Joël, aimé être prévenus, alors que nous publiions la semaine prochaine. Un petit courriel. Un retour d’appel. Un avis quelconque. Quitte à ce que la nouvelle coule un peu trop tôt dans les rumeurs de Facebook ou de Twitter. Ce qui est nettement moins grave que la réalité de cette fermeture. C’est ce silence couplé à un manque de respect que nous voulions dénoncer, au passage. Mais il ne s’agit pas de partir en guerre, ni de transformer qui que ce soit en capitaliste sauvage. Peut-être en effet, simplement, que c’est comme ça que les choses se font aujourd’hui, partout, jusque « chez-nous », en culture.

Il faut le dire. Nous aimions le Voir, nous le lisions, il nous a bien traité depuis toutes ces années, nous a rendu de fières chandelles, pour nos productions, nos publicités, nos diffusions. Je crois avoir assez décrit il y a quelques jours ce en quoi il nous manquera. Là-dessus nous sommes parfaitement d’accord. Le Voir Saguenay-Alma a été une aventure aussi belle qu’utopique.

Ne plus Voir

En fin de journée hier, le rédacteur en chef de l’édition Saguenay-Alma de l’hebdo culturel Voir annonçait via les médias sociaux que la parution de ce jeudi 3 mai serait la dernière. Devant l’incrédulité générale, Joël Martel a du confirmer à plusieurs reprises que ce n’était pas une blague.

D’une part la nouvelle est lourde de conséquences évidemment, et ce pour tous les artisans du milieu culturel. Mais ce qui coupe vraiment le souffle, c’est que personne ne l’a vu venir, même ses employés apparemment. Une façon de faire bien peu délicate, une annonce venue de Montréal, sans préavis, forcément basée sur des chiffres, puisqu’éloignée du milieu qu’elle blesse. Un modus operandi non sans sauvagerie, si souvent survenu lorsque les décideurs sont assis dans un bureau bien loin de la réalité des gens touchés. Mais pour les discours socio-politiques, vous serez mieux servis un peu partout sur Facebook en ce moment qu’ici-même.

couverture

Ultime couverture du Voir Saguenay-Alma – La Une du 3 mai 2012.

Sans compter qu’il faut bien reconnaître que les temps sont durs pour tout le monde. Dans un contexte où l’on apprenait cette semaine le soutien fédéral à certain magazines pour hommes, on comprend que c’est plus haut qu’il faut regarder pour trouver les raisons d’une gestion aussi désastreuse des priorités. Plus haut même que le gouvernement Harper, ou peut-être plus bas, dans les instincts, dans les névroses collectives d’une société qui chaque jour nous semble un peu plus détournée du bien commun.

Dario Larouche, lui-même journaliste pigiste au Voir assigné au théâtre, a réagi amèrement sur son blogue. Il reçoit cette nouvelle en la plaçant dans un contexte plus large que l’on sait inquiétant. À son instar, on constate la curieuse osmose qui existe entre le recul des maigres acquis en culture, notamment au niveau des opportunités médiatiques, et la progression d’une pensée de droite qui semble incapable de se détacher des éternelles logiques économiques. Une logique qui devient bien vite idéologique, lorsqu’elle englobe toutes les facettes de l’existence, de l’éducation à la culture, de la santé à la justice.

Concrètement, la disparition du Voir représente la fin d’une très rare tribune où les artistes pouvaient parler de leur travail, ou tout simplement le faire connaître. En publiant quelque chose dans le Voir, une entrevue, une couverture, une publicité, vous saviez qu’en deux ou trois jours l’écrasante majorité des gens concernés par la culture avaient consulté les quelques pages de l’hebdo, entendu parlé de votre action. Dans un contexte où l’espace dédié à la culture dans les médias généralistes tend à diminuer, ce travail de transmission de l’information est inestimable. Il manquera cruellement aux artistes de la région, ainsi qu’aux diffuseurs disposant de faibles budgets promotionnels, c’est à dire a peu près tous les diffuseurs, mais certains plus que d’autres.

Ce Voir Saguenay-Alma n’était pas sans failles. Elles semblent cependant bien minces alors que l’on se retrouve ce matin, dernier Voir entre les mains, en songeant à celui que nous n’aurons pas la semaine prochaine. Celui pour lequel les Joël Martel, Marielle Couture, Dario Larouche, Stefanie Tremblay, ainsi que le photographe Boran Richard n’exerceront pas leur talent en le mettant au service de leurs collègues. Et je ne parle ici que de l’équipe actuelle, en espérant n’oublier personne.

Déjà hier soir les initiatives fusaient autour de l’urgence de remplacer ce maillon essentiel du milieu culturel. Journal web? Coopérative? Extension de la revue Zone occupée? Sa fonction actuelle cependant, si elle vient de gagner encore un peu plus en pertinence, ne correspond pas à la dimension hebdo/calendrier, collé sur l’actualité du Voir.

De toute évidence, il faudra que quelque chose remplace le Voir. C’est en tout cas ce qu’on se dit, parce qu’on refuse encore d’entrevoir toutes les conséquences de sa disparition. Il ne manque pas d’individus pour mener à bien des projets aussi fous que la publication culturelle. On peut se rappeler l’aventure de l’hebdo Lubie dans les années 1990, qui faisait la part belle à des chroniqueurs chevronnés ainsi qu’à un contenu culturel rigoureux. Une aventure qui s’était terminée, j’imagine, dans l’épuisement de ses artisans, le manque de ressources, l’éternelle valse des subventions, de la recherche de fonds, de la promotion, jusqu’aux plates réalités de la distribution. Toutes ces choses que les travailleurs culturels font pour des salaires dérisoires, quand salaire il y a, pour éventuellement se faire traiter de paresseux.

Il y a fatalement usure. Une réalité qui guette constamment les initiatives et les organismes culturels, qui dépendent au bout du compte des humains qui les font vivre, et qu’on épuise en leur demandant constamment l’impossible, parce que the numbers don’t add up.  Une attrition « naturelle » qui, quelque part dans les ministères, doit bien être mise dans la balance quand vient le moment de définir des politiques.

Déclaration officielle de la direction du Voir, publiée en fin d’avant-midi ce jeudi.

 

Le Théâtre de l’Oeil est ici

Vous nous verrez dans cette sinistre « collector edition », dans laquelle nous annonçons Sur 3 pattes. Ce qui me permettra de finir ce ce billet sur une note plus légère, en revenant directement au théâtre.

Reconnue pour la qualité de la manipulation et du travail de ses concepteurs, notamment pour la création de leurs marionnettes, le Théâtre de L’Oeil vient nous présenter ce spectacle bourré de trouvailles et d’images superbes. Une réflexion toute en poésie sur le cycle de la vie, conçue pour les 6 à 10 ans. Nous assisterons à une première représentation scolaire cet après-midi. Un moment que j’attends patiemment depuis le début de la saison, depuis que j’ai vu les extraits vidéos très prometteurs.

C’est samedi qui vient, à 13h30, précédé à 13h d’une préparation au spectacle. Dans le contexte actuel, ça vous fera un bien fou, croyez-moi!