Une plume pour chatouiller le critique (Le Blues du guichet, suite et fin)

Petite mise au point

J’espère ne pas avoir donné l’impression, dans mon dernier billet il y a quelques jours, de tenir le public pour responsable, de lui reprocher de ne pas être venu voir Une heure avant. Je voulais avant tout évoquer les remises en questions que suscite une telle situation. Une énorme somme de travail, exigeante autant professionnellement que personnellement, pour rencontrer si peu de gens. Rencontres fécondes et efficaces, mais que nous aurions bien sûr souhaitées encore plus nombreuses.

Guylaine-Rivard - Une heure avant - Théâtre La Rubrique

Du point de vue des communications, mon questionnement part surtout de ce paradoxe entre la grande visibilité du spectacle et la faible réponse du public. Auto-critique, analyse des choix faits au cours des derniers mois pour qu’on entende parler d’Une heure avant. Qu’est-ce qui fait que le public théâtral fréquente ou ne fréquente pas un spectacle s’il est acquis qu’il sait qu’il a lieu? Est-ce à cause d’une première chancelante, vraiment? C’est ce qu’on a voulu nous indiquer en commentaire du dernier billet. Or les spectacles rodés au quart de tour dès la première ne sont pourtant pas légion, et les mettre au pilori sans entrevoir ce qui sera d’ici quelques représentations nous semble injuste. Dans le cas d’une texte exigeant comme celui de Micheline Parent, une première sans faute eut été un considérable exploit pour des comédien(nes) qui, faut-il le rappeler, ont toutes des occupations diurnes tout en étant des professionnelles de la scène.

 En réalité, nous pourrions remplir quelques fois notre grande salle Pierrette-Gaudreault avec Une heure avant. En ce sens, le spectacle se compare avantageusement avec nos pièces en accueil tout public, qui ne tiennent généralement l’affiche qu’un soir seulement. Mais voici un nouveau paradoxe. Il faut garantir un minimum de représentations aux artistes, ce qui est un acquis bien maigre pour ces travailleurs acharnés très peu rémunérés à l’égard de leur investissement. Et les productions ont de toute façon besoin de quelques représentations avant d’atteindre leur plein potentiel. On ne peut donc se contenter de trois ou quatre représentations, mais peut-on s’en permettre douze dans une perspective durable avec de telles fréquentations? Il faut peut-être, entre autres choses, revoir ce modèle de diffusion. La co-production est une autre avenue, que nous avons déjà explorée avec beaucoup de succès. Elle permet de partager les coûts et les « risques », mais surtout elle rend possible une circulation des idées et des productions, la collaboration de partenaires tout neufs, davantage de représentations devant des publics se renouvelant dans chacun des théâtres producteurs.

Dans les commentaires du précédent billet, nous disions que la question est plus large qu’Une heure avant. Si la fréquentation de l’art et du théâtre était implantée culturellement comme une évidence, si des décideurs savaient mettre de l’avant des politiques culturelles visionnaires connectées sur les réalités actuelles de la création et de la diffusion, le sort des spectacles locaux ne risquerait pas de souffrir d’un bon ou d’un mauvais papier, ou d’une rumeur négative suite à une première imparfaite. Les critiques pourraient s’exprimer en toute sérénité, puisque qu’un large public aimant le théâtre aurait de toute façon envie d’aller voir par lui-même s’il s’y plaira. Il est encore permis de rêver…

La Critique

Dans ce contexte périlleux où beaucoup reste à accomplir pour faire entrer le théâtre dans les moeurs, les journalistes locaux, qui parfois acceptent de porter le lourd fardeau de critiques (« Épais sur le dos! » dirait numéro 5 dans Une heure avant), jouent un rôle ambigu. Ils travaillent pour des médias généralistes et clairement leur fonction n’est pas celle de l’auteur spécialisé. De plus nos journalistes ne peuvent pas ne pas savoir que tellement de gens sont à convaincre, à partir de loin, que le théâtre est un art qui peut les rejoindre, et qu’il vaut la peine qu’on lui donne quelques chances de nous séduire. Il savent bien la portée de ce qu’ils écrieront ou diront sur le sort d’un spectacle et éventuellement d’une compagnie.

Malgré cela, Une heure avant n’a pas été épargné par la critique. Parmi toutes les plateformes et moyens de communications utilisés, deux apparitions médiatiques seulement ont eu une teneur critique. Une positive du Quotidien dont le lien était en complément du dernier billet, puis une négative chez Radio-Canada. Nous n’avons pas l’impression que la critique du Quotidien fut complaisante, pas plus que celle de Radio-Canada était injuste. Nous croyons que le journaliste écrit a vu, au delà de cette première « chancelante », la force potentielle de la proposition, du texte et des comédiens. Une force qui n’a pas tardé à se manifester après quelques soirs, à s’affiner jusqu’à cette dernière impeccable de samedi dernier. Du côté de Radio-Canada au contraire, on a choisi de mettre en avant les défauts et les faiblesses de cette première, un choix que nous respectons tout à fait.

Doit-on s’étonner que la critique la plus brutale que nous ayons reçue soit anonyme? Elle est dans les commentaires publiés à la suite du billet précédent. Anonymat qui veut donner raison à son auteur lorsqu’il déplore la dangerosité d’une telle activité dans le milieu local. Posons-nous alors la question: Que manque-t-il pour que vive une critique lucide, sachant reconnaître les bons coups et ne manquant pas de souligner les mauvais, ici au Saguenay? L’hebdomadaire culturel local ne constituerait-il pas la tribune idéale pour l’établissement d’une telle critique? En fait leur choix éditorial de servir de courroie de transmission entre l’offre culturelle et le public est sans doute salutaire pour leur éviter l’enlisement dans un panier de crabes. On s’explique ce réflexe « non-critique » en considérant la petite taille du milieu théâtral saguenéen, l’interdépendance de chacun, la difficulté de faire face à un artiste qu’on aura bafoué publiquement. Il est vrai que certains on payé le prix de leur intégrité critique dans le passé. Mais cette proximité des artisans d’un milieu incestueux est pourtant proportionnellement identique dans les métropoles.

Le Critique - Ralph Verano

Il est vrai que les tribunes pour la critique indépendante et spécialisée sont rares voire inexistantes en région. Les journalistes des plus grands médias locaux ont beaucoup à couvrir dans un espace restreint. Ce n’est pas d’hier que certains, dont je suis, dénoncent l’absence, autre que ponctuellement, d’une telle habitude de la critique localement, et à croire qu’une telle critique lucide ferait avancer la pratique. Mais en réalité, nous sommes tiraillés ici en région entre une sorte de protectionnisme louable, où les journalistes et autres observateurs ne veulent pas nuire aux entreprises d’artisans locaux, et l’absence d’une critique que nous reconnaissons tous comme souhaitable et productive, mais dont nous avons si peu l’habitude que nous ne pouvons apparemment pas l’encaisser.

Que manque-t-il à une véritable critique théâtrale locale? Dans une ère où les supports médiatiques à l’opinion sont aussi démocratiques et considérant qu’il n’est pas plus facile de démonter froidement l’oeuvre de quelqu’un en ville qu’en région, je suis porté à croire qu’il manque surtout le courage tenace des opinions de la part de ses énonciateurs et la capacité pour les sujets de ces critiques de surpasser l’esprit de clocher… que nous avons par ici, c’est vrai, chevillé au corps.

Dario Larouche réagit sur son blog Les Clapotis d’un yoyo à mon blues du guichet

Quelques réflexions sur la critique tirées du même blog.

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Le blues du guichet

Nous entamons déjà cette semaine la dernière série des représentations prévues d’Une heure avant. Les dates passent rapidement et bientôt l’épisode « producteur » de la présente saison sera terminé. Parce que pour des raisons variées, pour la plupart liées aux sempiternelles questions financières, nous ne proposerons pas de production estivale cet été, pour la deuxième année consécutive. Pour voir le travail créatif de La Rubrique, il faudra donc absolument nous visiter cette semaine, puisque l’occasion suivante ira à l’année prochaine!

Nous poursuivrons bien sûr notre travail de diffuseur jusqu’en mai, une fin de saison qui s’annonce fort belle et très fréquentée déjà. Les spectacles jeunesse qui nous visiteront tiendront l’affiche le temps de plusieurs représentations scolaires déjà bondées en plus des séances publiques du samedi, et les deux spectacles tout public, Il Campiello et Le Grand Cahier, tous deux présentés le mois prochain, ont créé un engouement palpable à la billetterie dès le début de la saison.

Malheureusement, avec lucidité nous ne pouvons que constater, comme ce fut trop souvent le cas par les années passées, que cette fréquentation importante de nos salles pour les spectacles que nous accueillons ne se reflète pas aux guichets lorsque qu’il s’agit de nos propres créations. Après deux semaines de représentations, force est d’admettre qu’Une heure avant n’a pas encore rejoint son public. Les causes potentielles à considérer sont nombreuses, alors que les raisons précises restent floues. C’est l’heure des analyses et des remises en question. Le sujet difficile aura-t-il rebuté le public plus jeune? La forte volonté esthétique et novatrice du spectacle a-t-elle au contraire éloigné une clientèle potentiellement concernée par ce sujet éminemment social?

Les questions comme celles-ci sont légion, mais dans une perspective de continuité avec les saisons précédentes, il est évident que la faible fréquentation des salles présentant des productions locales est une tendance lourde allant au-delà de ces questionnements ponctuels. Les exceptions confirment la règle. Évidemment, tenir l’affiche pendant trois semaines avec du théâtre de création en région représente une forme de missionnariat que nous ne sommes pas les seuls à pratiquer à La Rubrique. Nous sommes nombreux au Saguenay-Lac-St-Jean à avoir cette foi profonde dans les vertus du théâtre, et à porter notre travail au-delà de notre territoire. Nous l’avons fait plus tôt cette année dans le cadre du projet 175 Nord, et avons été reçu par un public nombreux et très participatif dans les salles que nous avons visité à Montréal avec Les Sens. Des exemples récents de cette tendance du théâtre saguenéen s’exportant sont juste sous nos yeux. La semaine dernière en effet, nos collègues de La Tortue Noire et du Théâtre à bout portant furent au centre de l’attention dans le cadre de l’importante Bourse Rideau et du marché de la diffusion qui lui est accolé. Et bientôt c’est tout le milieu du théâtre d’ici qui se rendra à Lyon pour y présenter un véritable panorama de ce qui se fait localement.

L’argument de la qualité des productions locales qui serait moindre que celle des compagnies métropolitaines ne tient donc pas. Les artisans du théâtre d’ici créent sur un pied d’égalité, souvent grâce à une inventivité étonnante, avec leurs collègues des grands centres. La circulation des idées, l’influence de troupes étrangères et l’effervescence créatrice générale sont certes moins dynamiques ici qu’en ville, mais cela n’enlève rien aux nombreuses années de pratique des piliers du milieu ni à l’énergie du sang neuf qui y est constamment injecté, notamment grâce à la formation offerte par l’Université du Québec à Chicoutimi.

Ce n’est pas moi qui vais résoudre cette question de la fréquentation du théâtre, sur laquelle se penchent de nombreuses instances depuis longtemps. Cette question mélange des notions complexes de culture, de démographie, d’éducation et la volonté politique. Mais je peux affirmer que la passion des artisans locaux reste bien vive… En autant qu’il puissent en survivre…

Car pour faire voyager notre travail, il faut encore que l’on puisse profiter d’une base solide au niveau local. La difficulté grandissante de produire des spectacles raisonnablement fréquentés risque à court terme de diminuer les occasions d’exercer leur métier pour de nombreux comédiens, techniciens et concepteurs. Et quand ces artisans du théâtre se seront tournés vers d’autres champs d’activité pour subvenir à leurs besoins, bien peu reviendront à la stimulante mais ô combien difficile réalité d’artiste de la scène. Il faut donc continuer à produire tout en se posant les questions fondamentales, dont certaines restent vagues, qui permettront à ce milieu fier de son dynamisme de se perpétuer sur de solides assises.

Mais vous avez le temps de me faire mentir. Jusqu’à samedi, disons…!

Une heure avant, jusqu’à samedi!

La Critique d’Une heure avant par Daniel Côté, Le Quotidien

Théâtre À bout portant à Rideau