Médiation Immédiate

C’est hier, 29 novembre, que nous avons tenu une journée spéciale autour de la réalité des proches aidants, une thématique qui est la base du texte de Micheline Parent que nous sommes en train de monter, Une heure avant. C’est un extrait de ce texte que l’équipe de la metteur en scène Josée Laporte a présenté lors de deux lectures publiques, à Chicoutimi ainsi qu’à Jonquière.

Gabrielle Desbiens d'Éveille ma culture présente l'équipe d'Une heure avant au Côté-Cour. 29 novembre 2011. Crédit La Rubrique

Cette journée est née de l’impulsion de Gabrielle Desbiens, médiatrice culturelle pour la Ville de Saguenay, responsable du programme Éveille ma culture. Médiatrice dynamique et consciencieuse, Gabrielle est venue nous rencontrer en début de saison, un exercice qu’elle a sans aucun doute répété avec autant d’autres organismes sur le territoire municipal qu’il lui était humainement possible. Elle venait pour identifier avec nous des occasions parmi nos activités où la raison d’être de son programme pourrait s’exercer. Éveille ma culture est un organisme de médiation culturelle. C’est donc dire, en termes larges, que son objectif est de lancer des ponts au dessus des distances parfois considérables entre les milieux culturels et communautaires. Nous lui avons parlé d’Une heure avant, qui, tout en étant un spectacle d’une théâtralité audacieuse et affirmée, comporte aussi par sa thématique une forte dimension sociale. Gabrielle a lu le texte puis, très stimulée, a proposé la mise sur pied de cette journée du 29 novembre, à laquelle Télé-Québec s’est greffée avec la présentation du film Ceux qui sont là, de Martine Asselin.

En tant que médiatrice, Gabrielle est allée à la rencontre du terrain auquel nous destinions fondamentalement cette journée, soit les proches aidants eux-mêmes, les organismes, associations, structures de soutien du milieu médical et communautaire, pour les inviter à participer aux trois événements (lectures et projection) qui composaient la journée. Les fins d’une médiatrice comme Gabrielle sont en quelque sorte de créer un contexte idéal de réception de la culture, pour des gens pour lesquels, pour différentes raisons, les oeuvres sont le plus susceptibles de porter leurs fruits. Ce qui présuppose que l’on croit profondément au pouvoir d’action sociale et psychologique de l’art et de la culture. Un pouvoir qui m’apparait personnellement s’être lourdement affadi dans nos cultures visuelles et virtuelles ou nos médias hyperactifs. L’efficacité de la culture, hors de ses propres circuits fermés, dépend de sa pertinence pour les spectateurs. Non pas simplement une fonction utilitaire (divertir, informer…), mais un rôle bénéfique dans l’expérience individuelle et collective.

La culture peut permettre des prises de parole, une paix avec des pensées secrètes culpabilisantes, en agissant comme un prétexte, comme un espace parallèle plus permissif que le réel. En ce sens, la culture elle-même est médiatrice, entre soi et les expériences vécues, bonnes ou mauvaises.

Aux dires de Josée Laporte, une grande force du texte de Micheline Parent est de dire, tantôt dans l’humour, tantôt de façon crue et assez dure, les pensées trop souvent tues des proches aidants, pensées taboues, dictées par l’épuisement physique ou émotif, par les regrets et les blessures. Une heure avant ne sera pas un théâtre d’intervention, mais le texte comporte une profonde dimension politique, apte à susciter le débat.

Les spectateurs des activités d’hier ont clairement démontré, lors des discussions subséquentes, à quel point la démarche de médiation s’est avérée efficace. En s’identifiant, en comparant leur propre situation à celle d’une autre famille pour le film d’Asselin ou d’une expression théâtrale pour nos lectures, les proches aidants présents sur les lieux ne laissent aucun doute sur l’importance de la médiation. Ceci est vrai pour le milieu communautaire à qui la culture peut paraître difficile d’accès ou perçue comme inutile, mais aussi pour nous, artisans de la culture, dont le devoir fondamental est de produire des oeuvres signifiantes pour notre époque et pour le public, au delà de notre propre milieu.

Quelques liens pour approfondir le sujet:

Portail québécois sur la médiation culturelle

Entrevue avec Martine Asselin, réalisatrice de Ceux qui sont là, sur le site de Radio-Canada. En plus de parler du film, elle y traite de la réalité des proches aidants à l’émission L’Heure de pointe.

Une heure avant, prochaine production de La Rubrique, du 8 au 25 février 2012

Chant du cygne pour Une maison face au nord

C’est ce dimanche à Toronto que notre coproduction avec Le Théâtre Français de Toronto et le Théâtre du Tandem, Une maison face au nord, donnera sa toute dernière représentation. Après deux séries ici-même à Jonquière, d’autres à Toronto et à Rouyn-Noranda, après une tournée pan-canadienne de près de 50 représentations, le temps est venu de baisser le rideau définitivement sur ce qui reste à ce jour notre plus grand succès en tant que producteur.

Louisette Dusseault - Une maisons face au nord Crédit: Jean Briand

Une partie de l’équipe de La Rubrique quittera donc la région pour Toronto cette fin de semaine pour rejoindre leurs collègues d’Abitibi et d’Ontario et célébrer avec eux l’ultime représentation de ce petit morceau du Saguenay si bien saisi par le texte de Jean-Rock Gaudreault et magnifiquement défendu par une équipe de comédiens qui aura marqué les esprits.

Petit nouveau (mais de moins en moins) à La Rubrique, je n’ai pas connu l’intensité et l’excitation de cette réussite alliant trois compagnies si éloignées géographiquement. Il m’importe aujourd’hui de nommer et de féliciter des membres de cette équipe qui a rendu possible ce succès impressionnant. À Jean-Rock Gaudreault d’abord, dont l’écriture fine a su naviguer entre le familier et l’universel pour rejoindre un public très large à partir d’une histoire saguenéenne. À notre DG, Lyne L’italien, qui a porté le projet et la tournée subséquente en assurant, à distance (ce qui n’est pas une mince affaire), la gestion de tout ça. À Benoît Lagrandeur pour son flair habituel. À Serge Lapierre, notre directeur technique et scénographe qui s’est surpassé avec ce concept multifonctionnel des plus efficaces. À Patricia Jean, alors responsable des communications chez nous, qui a trimé dur pour fournir le matériel de diffusion et coordonner cette coproduction avec des interlocuteurs éloignés. À ce cher Éric Chalifour qui a vu du pays (et des voyages pas toujours confortables j’imagine) pour porter avec d’excellents collègues les mots de Gaudreault. Et enfin aux techniciens de chez-nous, Michel Côté et Martin Gagnon, indispensables travailleurs de l’ombre sans qui le spectacle n’aurait jamais pu amuser et émouvoir autant de spectateurs à travers le pays.

À tout ce beau monde et à ceux que mon absence d’alors me pousse fatalement à oublier, je dis merde pour ce dimanche et félicitations pour les deux années de vie intense d’Une maison face au nord. Et souhaitons-nous encore d’aussi belles réussites!

Afghanistan – théâtre des opérations

Jim: « Quand on s’est rencontré… (Mal à l’aise) Cette nuit là, quand toi et moi… (Très vite) Tu m’as dit que
même un immigrant comme moi pouvait avoir un avenir dans l’armée. Que je pouvais faire ce que je
voulais. Même sans argent. Donner quelques années. Avec un salaire! Un bon salaire! Pas les petits sous
que mes parents me donnent… Et après, en échange, l’armée me donnerait une éducation. Pour sortir
de… (Souriant). Pour sortir de mon jeu de quilles. Pour vivre ma vie à moi, pas celle de mes parents. Tu
vois? Je t’ai écoutée. »

– Véronique-Marie Kaye, Afghanistan

Julie Grethen, Medhi Hamdad - Afghanistan. Crédit Sylvain Sabatié

Nous recevons cette semaine en représentations scolaires la pièce Afghanistan, de Véronique-Marie Kaye, produite par le Théâtre la Catapulte d’Ottawa. C’est le seul spectacle de notre programmation 2011-2012 qui soit produit hors-Québec, même s’il provient tout juste de l’autre côté de la frontière naturelle que représente la Rivière des Outaouais. En discutant avec Sandrine Vrilliard, sympathique agente de communication à la Catapulte, j’ai pensé que cette posture médiane (une compagnie francophone qui n’a pas que le marché québécois dans sa ligne de mire) devait comporter son lot de particularités. Sandrine me disait par exemple que le spectacle était aussi bien reçu du public adolescent ontarien ou québécois, ce qui éveillait en moi bien des questions. Puisqu’elle en faisait la remarque, avait-elle déjà perçu des différences dans la réception de ses spectacles entre un public franco-canadien ou québécois? Je n’ai pas la réponse, mais la question se pose, surtout autour d’un spectacle comme Afghanistan. C’est que ce texte réaliste, collé sur l’actualité, porte sur un sujet brûlant. On y fait la rencontre d’un couple de jeunes adultes tentés, attirés par l’enrôlement dans l’Armée canadienne, en action en Afghanistan

Axelle, la jeune protagoniste de la pièce, est née pour servir son pays. C’est réellement pour elle une avenue stimulante dans laquelle elle croit pouvoir s’épanouir. Mais le bébé qu’elle porte depuis une nuit d’amour avec Jim l’en empêche dans l’immédiat. La maternité, véritable finalité rêvée pour beaucoup de jeunes femmes composant les sociétés en paix, l’empêche au contraire de s’accomplir. Et cette hargne se transmet dans sa relation avec Jim. Ce dernier, issu d’une famille ayant du s’exiler justement à cause de la guerre, s’est pourtant rendu aux arguments de la jeune femme. Lui aussi veut s’enrôler, mais comme cuisinier. On comprend ainsi que pour lui, l’armée est une voie de sortie, une option de carrière ouvrant de nouvelles perspectives, plutôt qu’une occasion de se dépasser, encore moins de se battre.

En fait, il ne lui reste qu’une heure avant le grand départ vers l’armée. Une heure avant de quitter la médiocrité du Magic bowling magique de son père dont il nettoie les planchers aux petites heures du matin. Une heure pour raccommoder un couple mal fondé, tiraillé entre des besoins et des décisions contradictoires, un couple et un enfant pour lequel il abandonnerait volontiers son projet d’enrôlement. Voilà la trame de ce spectacle qui propose des questionnements profonds à son public adolescent. Un spectacle dans lequel il eut été bien malvenu d’imposer une vision, une position morale. Au contraire, l’efficacité d’Afghanistan repose dans ce respect des deux côtés de la médaille et dans la réflexion fertile qu’une telle construction peut susciter.

Plus tôt cette année, lorsque j’ai visionné la captation du spectacle, j’ai été frappé voire déstabilisé par la proposition. Afghanistan n’exploite pas une lecture moralisante, ne prend pas position pour ou contre la guerre ou l’enrôlement des forces vives d’une société dans un conflit armé. C’est entre autre cet aspect qui a attiré notre directeur artistique dans ce spectacle. Mais je dois admettre qu’un tel point de vue exempt de jugement moral ou de positionnement politique est d’abord apparu, dans mon œil de spectateur québécois,  un peu suspect. Comme si ne pas dénoncer revenait en quelque sorte à être pour.

Le Québec a un long historique de résistance face à l’armée, une institution perçue comme étrangère à nos valeurs, comme représentant un certain colonialisme. Si bien qu’ici, toutes les occasions sont bonnes pour contester les gestes politiques allant dans le sens d’une présence militaire. C’était le cas lors des conscriptions des deux grandes guerres du siècle dernier. C’est encore le cas aujourd’hui autour de la présence canadienne en Afghanistan ou de l’achat d’avions dernier cri.

Crédit: Sylvain Sabatié

Il y a quelques années, j’ai quitté l’espace d’une soirée mon cercle de relations chicoutimiennes, largement composé d’artistes et d’universitaires, pour visiter une localité voisine, St-Honoré, située à une quinzaine de minutes du centre-ville. On discutait alors fermement sur la place publique de l’intérêt de l’engagement canadien dans le conflit afghan, mais autour de moi cette question semblait laisser tout le monde indifférent, sinon pour démontrer une molle opposition. Or à peine arrivé à St-Honoré, au dépanneur dans lequel je m’étais rendu pour entretenir mon cancer à venir, je me suis retrouvé spectateur d’une conversation entre trois jeunes hommes qui tous allaient s’enrôler, y pensaient, ou voulaient suivre les traces d’amis l’ayant fait. La différence était frappante d’avec mon milieu, et on peut poser des hypothèses sur cette cassure entre une jeunesse urbaine et une autre plus rurale. Ces hypothèses me ramènent toutes à un mot : perspectives. Perspectives d’emploi selon la scolarité ou selon les secteurs économiques locaux, force de la pression familiale pour une certaine continuité à la shop, sur la terre ou dans l’entreprise paternelle. Mais aussi perception de soi, de ce qu’on a à offrir à sa société et de ce qu’elle nous rend en retour. Ses mains ou sa tête? L’adrénaline ou la sécurité? Le bureau ou le théâtre d’opération? Quelques kilomètres suffisent apparemment à fournir des perspectives tout à fait différentes à des jeunes originaires d’une même culture, d’un même territoire.

On peut penser que la forme d’objectivité mise en branle par Afghanistan doit beaucoup à ses racines culturelles, aux hybridations qui en découlent : auteure et production franco-ontariennes, comédienne d’origine française et vis-à-vis d’origine libanaise permettent à ce spectacle de prendre ses distances avec les positions tranchées des deux solitudes pour créer un véritable outil de réflexion sur des sujets qui influencent profondément la vie des protagonistes, et potentiellement celle des spectateurs.