Grandeurs du théâtre jeunesse

Ce matin avait lieu la première représentation de L’Éclaireur, le nouveau spectacle du Théâtre Les Amis de Chiffon. C’était le jour J pour eux comme pour nous. Nous recevions en effet notre premier public scolaire de la saison, le premier contingentement d’enfants depuis que je suis à La Rubrique. Il y aura quatre autres représentations scolaires avant que le spectacle ne soit accessible au grand public ce samedi. Alors, pas moins de 1500 (chiffre conservateur) petites frimousses auront vu L’Éclaireur dans la salle Pierrette-Gaudreault. Et vraiment, ce n’est qu’un début pour ce spectacle pour lequel on prévoit  des tournées pour 3 ans.  Surtout quand on en constate tout le potentiel en personne, toute la force des effets et des images, que ne rendait aucunement la captation vidéo que j’avais pu visionner. Vidéo et Théâtre, mariage souvent forcé, pas toujours heureux!

En assistant à la représentation de ce 19 octobre au matin, en observant les petites têtes attentives, épiant leurs réactions, adorant leurs applaudissements disciplinés à la fin de certains tableaux, je me suis rappelé mes propres premières expériences du théâtre. Parce que le public de ce matin était largement constitué de bambins du préscolaire, et qu’il s’agissait certainement pour beaucoup d’entre eux, comme pour nous et pour les Amis de Chiffon, d’une grande première. Eh bien ma première expérience du théâtre, je crois bien que ce sont ces mêmes Amis de Chiffon qui me l’avaient procurée. C’est dire la longévité de la troupe… C’était le spectacle La Puce à l’oreille, en 1985 je crois. À la salle Le Ménestrel de ce qu’on appelait à l’époque le « Centre Socio-culturel », dont Espace Virtuel est le seul survivant. J’aimais ce lieu. Le Musée du Saguenay regorgeait de bizarreries dans l’ambiance froide et feutrée de l’ancienne chapelle du Séminaire. Des effluves de ce que je ne connaissais pas encore comme le patchouli montaient des catacombes. J’y assistais, les samedi, a des ateliers d’animateurs réputés de l’ONF comme Co Hoedeman. J’y suivais aussi des cours avec le FrouFrou. C’était drôlement riche pour un flo de 5 ans. L’endroit en soi avait quelque chose de magique. Et La Puce à l’oreille, dont je me souviens encore assez clairement, ne fit pas exception.

C’était un spectacle en plein dans son temps puisqu’il s’agissait d’une fable sur… l’informatique! On y suivait les aventures d’un stylo numérique style wacom autour d’un clavier dont les touches étaient des personnages, et se renversaient pour révéler de nouvelles marionnettes. L’usage du Blacklight, ou du théâtre noir, une spécialité de la troupe, se prêtait magnifiquement aux écrans lumineux, au monde de l’électronique. Vraiment très efficace puisque je me souviens encore des images et de certaines sensations. À voir les jeunes lors de la première, je crois que je peux affirmer que plusieurs parmi eux garderont un fort souvenir du poisson qu’ils ont vu slamer ce matin, de l’océan et de ses profondeurs qui se matérialisaient devant eux, du fou de bassan en plein vol…

Au fond, les enfants sont peut-être les meilleurs spectateurs qui soient. D’accord, il ne comprendront pas toutes les subtilités de votre oeuvre, n’y décèleront pas l’intertexte, le raffinement d’un symbolisme intellectualisé et quoi d’autre. Mais ils adhèrent. À fond. À leur mère oui, mais aussi à la fiction, au jeu, au théâtre. Ce n’est pas une grande découverte. Mais l’expérience de ce matin rend encore plus évident à mes yeux à quel point il est essentiel qu’ils voient du théâtre, le plus tôt possible. D’autant plus que les récits qu’on leur offre au cinéma ne sont pas toujours particulièrement stimulants…

Crédit Photo: Théâtre TAC

Où les artisans du théâtre se posent des questions

« Ce que le public te reproche, cultive-le;  c’est toi. » Le bon mot est de Cocteau. Je m’en suis servi comme d’un garde-fou dans ma propre pratique de vidéaste solitaire, avec un certain succès. Mais ce qui s’applique convenablement à une pratique individuelle ne se décline pas aussi facilement pour un diffuseur spécialisé en théâtre, ni même à une équipe de création théâtrale. Pour notre production de cette année, Une heure avant, je porterai à la fois le chapeau de responsable des communications et celui de concepteur vidéo, en partenariat avec Andrée-Anne Giguère. Les premières rencontres ont eu lieu entre les concepteurs de ce spectacle, une belle équipe réunie par la metteur en scène Josée Laporte. Samedi dernier, nous étions, Janine Fortin au son, Serge Lapierre aux décors et à la direction de production et moi-même, réunis chez Hélène Souci, conceptrice des costumes, autour d’un excellent repas préparé par cette dernière. S’y trouvaient aussi le directeur artistique de la compagnie, Benoit Lagrandeur, ainsi que Josée et son assistante Jessyka Maltais-Jean. C’était l’occasion de prendre connaissance des amorces conçues par chacun autour du dispositif et des intentions énoncés par la metteur en scène. La production est bien engagée, chacun étant visiblement stimulé par le travail des autres. C’est réjouissant, parce qu’il n’est jamais évident que des esthétiques personnelles, aboutissement d’années d’expériences et de pratique, puissent se rencontrer pour former un tout cohérent. Cette cohérence, c’est la vision du metteur en scène, et avant tout les choix du directeur artistique de la compagnie qui la soutiennent. D’où l’importance d’être conscient de la nature et de l’identité d’une compagnie, d’identifier ses volontés et ses objectifs, sans toutefois venir encadrer de trop près la créativité imprévisible des artisans d’un spectacle, ni tourner le dos à un public s’étant forgé un horizon d’attentes avec les années de fréquentation.

Une heure avant, c’est un pari audacieux soutenu par Benoit Lagrandeur. Celui d’offrir à une équipe intergénérationnelle l’occasion de produire un spectacle fidèle aux recherches entreprises par ses idéateurs, tout en conservant une dimension populaire, dans le sens noble du terme, chère aux racines d’intervention sociale de La Rubrique. C’est un projet qui nous force à se positionner sur un terrain neuf, à nous poser des questions essentielles que l’on perd parfois de vue entre les contingences quotidiennes propres aux opérations d’une compagnie comme la nôtre. Et ce même s’il faut, encore et encore, formuler tout ça périodiquement pour ces chers « subventionneurs ».

Je me suis rendu au Salon du Livre ce dimanche, comme plusieurs d’entre vous j’imagine. J’imagine aussi que plusieurs d’entre vous ont, contrairement à moi,  pu y rencontrer Frankie au stand de La Peuplade ou encore à la Table des écrivains régionaux. Lorsque je visite cet événement, je reste toujours un peu étonné de sa nature même. Une fête du livre densément peuplée, sur plusieurs jours et proposant une telle variété de publications, ça rassure un peu sur l’avenir de l’imprimé et la variété des lecteurs. Il faut croire que le Salon est soutenu par une forte équipe, et qu’il profite d’une machine drôlement bien rodée, pour avoir su s’imposer comme un rendez-vous annuel incontournable pour beaucoup de gens. Cependant, dans la masse de livres que j’ai pu palper dimanche, je n’ai pas vu beaucoup de BD, un de mes dadas, ni de théâtre, un autre dada. Je m’interrogeais sur ce constat quand je suis tombé sur le stand de la Société de Développement des Périodiques Culturels, un organisme qui chapeaute la distribution d’une foule de revues d’art, du genre de celles qui sont vraiment belles et/ou très spécialisées. J’en suis reparti avec en main le numéro 138, publié en début d’année, de la revue de théâtre Jeu. Le thème en est Mission et Transmission et on y retrouve en frontispice, tiens tiens, les braves têtes des deux co-directeurs artistiques du Théâtre PàP qui nous visitaient la semaine dernière, Patrice Dubois et Claude Poissant.

Les deux hommes de théâtre sont en couverture de ce numéro parce qu’un échange de courriels entre eux y est reproduit dans le cadre d’une carte blanche. Ils y discutent de l’identité de leur compagnie, des réalités de la création et des problématiques de la diffusion de leur théâtre. La correspondance a lieu pendant la tournée d’Abraham Lincoln va au théâtre à l’automne 2010, un spectacle qui nous avait visité en octobre.  Dubois est donc sur les routes avec beaucoup de temps pour réfléchir à ce qu’il fait, entre les représentations, les trajets routiers et les fins de soirée à l’hôtel, alors que Poissant est resté à Montréal à lire, à chercher le prochain projet.

Il est fort intéressant de s’immiscer dans ces courriels rédigés non sans une certaine candeur occasionnelle… Réjouissant de lire l’engagement de Dubois, ses positions parfois radicales sur le milieu du théâtre, ses coups de gueule sur les textes qu’il consulte en vue d’une prochaine création: « J’observe que la quête du « soi », avec le « soi » comme outil, pour aller au fond de « soi » est devenu un procédé de construction dramatique très, très, très et partout utilisé. Ça commence à être franchement lourd. » Ou encore, un peu plus loin: « J’en ai marre. J’en ai marre qu’on oublie à ce point « l’autre » dans cette ascension de soi-même. » Les deux hommes discutent aussi de réalités de la tournée, s’inquiètent franchement du bon déroulement des échanges suivant les spectacles, de la réception du public étudiant, éléments périphériques à leur pratique, mais qu’ils ne semblent jamais sous-estimer ou prendre à la légère. On a pu voir cette attitude lors de leur présence ici, dans le plaisir qu’ils ont pris à échanger avec le public, ou encore dans un devoir d’exigence jamais dépourvu d’humanité envers les collaborateurs extérieurs à la compagnie.

Je suis toujours touché de témoigner du doute et de l’incertitude chez des créateurs que j’admire. Peut-être parce que cela me renvoie directement à mes propres doutes. L’article de la revue Jeu fournit un regard sur cela qui saura intéresser les lecteurs qui aiment le travail du PàP ou la création théâtrale en général. Quiconque s’est frotté à la création, dans quelque domaine que ce soit, sait à quel point l’exercice peut s’avérer difficile. Entre l’expression sincère, les attentes extérieures, les influences face auxquelles on veut se montrer à la hauteur, entre les décisions esthétiques ou celles qui tiennent du symbolique et les nécessités matérielles et techniques, il est parfois très compliqué d’être juste, d’être fidèle à qui l’on est, à ce que l’on a à dire. Ce sont ces questions, entre autres, qui gravitent autour de la production d’Une heure avant, comme je crois autour de n’importe lequel projet créatif…