Autour du Dragonfly à Chicoutimi (1999)

Alors que l’équipe du Théâtre PàP débarque en ce moment même sur le mont Jacob pour venir présenter la fantastique machine du Dragonfly imaginé par Claude Poissant sur les mots de Larry Tremblay, il est impossible de ne pas repenser à l’histoire qui unit ce texte mythique et la région qui est la nôtre. Parmi les spectateurs qui seront assis dans la salle Pierrette-Gaudreault mardi soir, plusieurs auront vu la pièce lors de son passage à Chicoutimi en 1999, dans la mise en scène originale de l’auteur. Il y a fort à parier qu’aucun d’entre eux n’aura oublié la fusion intense entre ce texte et celui qui le premier l’a porté sur les planches, qui a donné un corps et une voix à Gaston Talbot, le regretté Jean-Louis Millette. Ces deux représentations à Chicoutimi sont restées gravées dans les mémoires. Elles sont de celles, rares, qu’on imagine magique quand, comme moi, on n’y était pas.

J’ai eu ces jours-ci l’occasion de discuter avec Rodrigue Villeneuve, directeur artistique des Têtes Heureuses et professeur émérite à l’Université du Québec à Chicoutimi, qui était aux premières loges, sinon pratiquement dans les loges, lors du passage de Jean-Louis Millette au Petit-Théâtre de l’Université. Je lui ai donc demandé de me raconter les circonstances de ces représentations qui allaient être les dernières apparitions sur scène de Jean-Louis Millette.

Rodrigue et Larry Tremblay avaient collaboré dans le passé sur certains projets, aux premiers temps des Têtes Heureuses dans la petite Maison-Carrée du centre-ville, à quelques pas de la rue Sainte-Anne où se déroule le Dragonfly. En 1999, la création du spectacle remontait déjà à quelques années. Millette, avec en tête et en bouche les mots bâtards de Gaston Talbot, avait travelled a lot à travers le Canada et notamment en Italie. Puis l’envie de présenter le Dragonfly à Chicoutimi s’était imposée. Peut-être to keep in touch, ses artisans ont cherché à la concrétiser.

Parallèlement, à l’UQAC, on se prépare à inaugurer le tout nouveau pavillon des arts dans lequel le théâtre allait prendre une place prépondérante avec, surtout, cette salle neuve, cette versatile boîte noire, à laquelle on promettait un riche avenir, et qui allait cruellement manquer, pendant quelques temps, d’Histoire. Les grands esprits se sont rencontrés et l’excellente idée d’inaugurer Le Petit-Théâtre avec The Dragonfly of Chicoutimi est devenue réalité. Jean-Louis Millette s’est présenté en ville une semaine avant les représentations. C’était un nouveau cycle de tournée et, bourreau de travail, il voulait se préparer. À tous les jours il allait donc dans cette salle où les ouvriers et les techniciens s’affairaient toujours pour se remettre le texte en bouche, retrouver le corps du personnage, réviser son « parcours ».

En dehors de la salle, l’intérêt pour le spectacle s’amplifiait. Quelle était donc cette histoire de pièce en anglais qui parle de Chicoutimi? Certains voulaient voir la nouvelle salle (c’est pas tous les jours que ça arrive…), d’autres ce spectacle à la réputation mondiale, cet acteur au sommet de son art. D’autres encore, sans doute, avaient simplement senti frétiller leur petite fibre chauvine. On peut en effet s’imaginer la puissance de ce texte, sorti de cette tête là, dit sur ce territoire, par cette bouche là, dans cette langue ambigüe et métissée. Le spectacle, si fort en lui-même comme le confirmait son parcours international, prenait ici une dimension supplémentaire, alimentée par des référents partagés entre le dramaturge et le public.

Les deux salles furent remplies, pour deux apparitions mémorables. Puis, comme toujours au théâtre, les choses s’achevèrent un peu brutalement. On se lève le lendemain de la représentation, il faut reconduire l’artiste à son départ vers Montréal. En chemin, Hélène Bergeron, chauffeur d’un jour, conduit Millette et Tremblay à Radio-Canada pour une entrevue. On y discute entre autre de ce nouveau théâtre à Chicoutimi, dont l’inauguration par une performance solo constituait une sorte de privilège rarissime pour le comédien. Puis Tremblay qui dit quelque chose sur le fait qu’il n’y a pas encore de fantôme dans cette salle, selon une vieille tradition théâtrale. Et Millette d’ajouter, « Alors ce sera moi! »

Littéralement quelques heures plus tard, en posant les pieds à Montréal, Jean-Louis Millette décédait subitement. Il n’en fallait pas plus pour rendre mythique cette incarnation du Dragonfly, qu’on n’allait certainement pas confier à un autre comédien, tant l’interprétation originale de Gaston Talbot avait marqué les esprits.

N’est-ce pas que l’anecdote en vaut le détour? Je remercie Rodrigue Villeneuve d’en avoir partagé le souvenir avec moi. Sachant les comédiens superstitieux, j’espère qu’ils ne liront pas cet article avant d’être de retour chez-eux, bien vivants. Et de toute façon, si Jean-Louis Millette hante vraiment l’Université, il fait un fantôme drôlement discret!

Pour la relecture qu’il viendra présenter en personne dès demain avec son équipe, Claude Poissant a trouvé une façon ingénieuse de conjurer cet espèce d’interdit, ce fantôme omniprésent de Jean-Louis Millette et son emprise sur le personnage de ce monologue. Le Dragonfly que vous verrez ce mardi est un spectacle choral que se partagent cinq comédiens en parfaite symbiose. La proposition, fondamentalement différente de la version Tremblay-Millette, nous emmène ailleurs. Elle s’en trouve ainsi non seulement parfaitement légitime, mais tout aussi incontournable et maîtrisée. Et parions que le Dragonfly of Chicoutimi joué au Saguenay gardera cet aura particulier qui lui est propre quand il est joué si proche de la rue Sainte-Anne, non loin du petit boisé abritant the rivière-aux-roches et tant de painfull souvenirs…

(Crédit photo Danny Taillon)

Nouvelle administration

Étrange exercice que de reprendre un blogue fondé, pensé, alimenté par un autre. Surtout lorsque cet autre a placé l’écriture au centre de sa vie comme c’est le cas de « Franckie », mon prédécesseur ici à La Rubrique. Ces mots qu’il sait si bien manier ont puissamment façonné cet espace d’expression qu’est Une plume pour chatouiller le théâtre. Forcément ils ont aussi rassemblé un certain public, que je ne connais guère, je l’admets… Étrange exercice donc, que de reprendre un blogue sans trahir ses lecteurs, ses habitués, tout en apportant ce petit plus aux activités de La Rubrique… tout en restant vrai envers soi-même. Puisque cette sincérité, c’est un peu l’intérêt d’un blogue, non?

Qui est donc ce soi-même qui vous écrit,des mois après que ces pages aient sombré dans le silence du départ de Jean-François? Le nom est Boivin, Stéphane Boivin, responsable des communications et du développement des publics tout neuf à La Rubrique. Vous en saurez plus sur moi petit à petit, mais dans l’immédiat, cela n’est pas très important. Ce qui compte, c’est de relancer cet espace, de trouver une façon de m’approprier Une plume… tout en respectant une certaine continuité. Parce ce que je sais à quel point mon prédécesseur, son style et sa façon d’approcher les gens et les choses, étaient appréciés. Ce ne sera pas la même chose. Mais j’espère que ce que j’aurai à « dire » ici saura vous intéresser et que nous saurons nous entendre, vous et moi. De mon côté en tout cas, je suis heureux d’avoir enfin trouvé un sujet, un contexte, une bonne raison de bloguer. Même si cette facette (parmi mille) de mon nouveau boulot me stimule autant qu’elle m’intimide!