Ne plus Voir

En fin de journée hier, le rédacteur en chef de l’édition Saguenay-Alma de l’hebdo culturel Voir annonçait via les médias sociaux que la parution de ce jeudi 3 mai serait la dernière. Devant l’incrédulité générale, Joël Martel a du confirmer à plusieurs reprises que ce n’était pas une blague.

D’une part la nouvelle est lourde de conséquences évidemment, et ce pour tous les artisans du milieu culturel. Mais ce qui coupe vraiment le souffle, c’est que personne ne l’a vu venir, même ses employés apparemment. Une façon de faire bien peu délicate, une annonce venue de Montréal, sans préavis, forcément basée sur des chiffres, puisqu’éloignée du milieu qu’elle blesse. Un modus operandi non sans sauvagerie, si souvent survenu lorsque les décideurs sont assis dans un bureau bien loin de la réalité des gens touchés. Mais pour les discours socio-politiques, vous serez mieux servis un peu partout sur Facebook en ce moment qu’ici-même.

couverture

Ultime couverture du Voir Saguenay-Alma – La Une du 3 mai 2012.

Sans compter qu’il faut bien reconnaître que les temps sont durs pour tout le monde. Dans un contexte où l’on apprenait cette semaine le soutien fédéral à certain magazines pour hommes, on comprend que c’est plus haut qu’il faut regarder pour trouver les raisons d’une gestion aussi désastreuse des priorités. Plus haut même que le gouvernement Harper, ou peut-être plus bas, dans les instincts, dans les névroses collectives d’une société qui chaque jour nous semble un peu plus détournée du bien commun.

Dario Larouche, lui-même journaliste pigiste au Voir assigné au théâtre, a réagi amèrement sur son blogue. Il reçoit cette nouvelle en la plaçant dans un contexte plus large que l’on sait inquiétant. À son instar, on constate la curieuse osmose qui existe entre le recul des maigres acquis en culture, notamment au niveau des opportunités médiatiques, et la progression d’une pensée de droite qui semble incapable de se détacher des éternelles logiques économiques. Une logique qui devient bien vite idéologique, lorsqu’elle englobe toutes les facettes de l’existence, de l’éducation à la culture, de la santé à la justice.

Concrètement, la disparition du Voir représente la fin d’une très rare tribune où les artistes pouvaient parler de leur travail, ou tout simplement le faire connaître. En publiant quelque chose dans le Voir, une entrevue, une couverture, une publicité, vous saviez qu’en deux ou trois jours l’écrasante majorité des gens concernés par la culture avaient consulté les quelques pages de l’hebdo, entendu parlé de votre action. Dans un contexte où l’espace dédié à la culture dans les médias généralistes tend à diminuer, ce travail de transmission de l’information est inestimable. Il manquera cruellement aux artistes de la région, ainsi qu’aux diffuseurs disposant de faibles budgets promotionnels, c’est à dire a peu près tous les diffuseurs, mais certains plus que d’autres.

Ce Voir Saguenay-Alma n’était pas sans failles. Elles semblent cependant bien minces alors que l’on se retrouve ce matin, dernier Voir entre les mains, en songeant à celui que nous n’aurons pas la semaine prochaine. Celui pour lequel les Joël Martel, Marielle Couture, Dario Larouche, Stefanie Tremblay, ainsi que le photographe Boran Richard n’exerceront pas leur talent en le mettant au service de leurs collègues. Et je ne parle ici que de l’équipe actuelle, en espérant n’oublier personne.

Déjà hier soir les initiatives fusaient autour de l’urgence de remplacer ce maillon essentiel du milieu culturel. Journal web? Coopérative? Extension de la revue Zone occupée? Sa fonction actuelle cependant, si elle vient de gagner encore un peu plus en pertinence, ne correspond pas à la dimension hebdo/calendrier, collé sur l’actualité du Voir.

De toute évidence, il faudra que quelque chose remplace le Voir. C’est en tout cas ce qu’on se dit, parce qu’on refuse encore d’entrevoir toutes les conséquences de sa disparition. Il ne manque pas d’individus pour mener à bien des projets aussi fous que la publication culturelle. On peut se rappeler l’aventure de l’hebdo Lubie dans les années 1990, qui faisait la part belle à des chroniqueurs chevronnés ainsi qu’à un contenu culturel rigoureux. Une aventure qui s’était terminée, j’imagine, dans l’épuisement de ses artisans, le manque de ressources, l’éternelle valse des subventions, de la recherche de fonds, de la promotion, jusqu’aux plates réalités de la distribution. Toutes ces choses que les travailleurs culturels font pour des salaires dérisoires, quand salaire il y a, pour éventuellement se faire traiter de paresseux.

Il y a fatalement usure. Une réalité qui guette constamment les initiatives et les organismes culturels, qui dépendent au bout du compte des humains qui les font vivre, et qu’on épuise en leur demandant constamment l’impossible, parce que the numbers don’t add up.  Une attrition « naturelle » qui, quelque part dans les ministères, doit bien être mise dans la balance quand vient le moment de définir des politiques.

Déclaration officielle de la direction du Voir, publiée en fin d’avant-midi ce jeudi.

 

Le Théâtre de l’Oeil est ici

Vous nous verrez dans cette sinistre « collector edition », dans laquelle nous annonçons Sur 3 pattes. Ce qui me permettra de finir ce ce billet sur une note plus légère, en revenant directement au théâtre.

Reconnue pour la qualité de la manipulation et du travail de ses concepteurs, notamment pour la création de leurs marionnettes, le Théâtre de L’Oeil vient nous présenter ce spectacle bourré de trouvailles et d’images superbes. Une réflexion toute en poésie sur le cycle de la vie, conçue pour les 6 à 10 ans. Nous assisterons à une première représentation scolaire cet après-midi. Un moment que j’attends patiemment depuis le début de la saison, depuis que j’ai vu les extraits vidéos très prometteurs.

C’est samedi qui vient, à 13h30, précédé à 13h d’une préparation au spectacle. Dans le contexte actuel, ça vous fera un bien fou, croyez-moi!

 

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