Afghanistan – théâtre des opérations

Jim: « Quand on s’est rencontré… (Mal à l’aise) Cette nuit là, quand toi et moi… (Très vite) Tu m’as dit que
même un immigrant comme moi pouvait avoir un avenir dans l’armée. Que je pouvais faire ce que je
voulais. Même sans argent. Donner quelques années. Avec un salaire! Un bon salaire! Pas les petits sous
que mes parents me donnent… Et après, en échange, l’armée me donnerait une éducation. Pour sortir
de… (Souriant). Pour sortir de mon jeu de quilles. Pour vivre ma vie à moi, pas celle de mes parents. Tu
vois? Je t’ai écoutée. »

- Véronique-Marie Kaye, Afghanistan

Julie Grethen, Medhi Hamdad - Afghanistan. Crédit Sylvain Sabatié

Nous recevons cette semaine en représentations scolaires la pièce Afghanistan, de Véronique-Marie Kaye, produite par le Théâtre la Catapulte d’Ottawa. C’est le seul spectacle de notre programmation 2011-2012 qui soit produit hors-Québec, même s’il provient tout juste de l’autre côté de la frontière naturelle que représente la Rivière des Outaouais. En discutant avec Sandrine Vrilliard, sympathique agente de communication à la Catapulte, j’ai pensé que cette posture médiane (une compagnie francophone qui n’a pas que le marché québécois dans sa ligne de mire) devait comporter son lot de particularités. Sandrine me disait par exemple que le spectacle était aussi bien reçu du public adolescent ontarien ou québécois, ce qui éveillait en moi bien des questions. Puisqu’elle en faisait la remarque, avait-elle déjà perçu des différences dans la réception de ses spectacles entre un public franco-canadien ou québécois? Je n’ai pas la réponse, mais la question se pose, surtout autour d’un spectacle comme Afghanistan. C’est que ce texte réaliste, collé sur l’actualité, porte sur un sujet brûlant. On y fait la rencontre d’un couple de jeunes adultes tentés, attirés par l’enrôlement dans l’Armée canadienne, en action en Afghanistan

Axelle, la jeune protagoniste de la pièce, est née pour servir son pays. C’est réellement pour elle une avenue stimulante dans laquelle elle croit pouvoir s’épanouir. Mais le bébé qu’elle porte depuis une nuit d’amour avec Jim l’en empêche dans l’immédiat. La maternité, véritable finalité rêvée pour beaucoup de jeunes femmes composant les sociétés en paix, l’empêche au contraire de s’accomplir. Et cette hargne se transmet dans sa relation avec Jim. Ce dernier, issu d’une famille ayant du s’exiler justement à cause de la guerre, s’est pourtant rendu aux arguments de la jeune femme. Lui aussi veut s’enrôler, mais comme cuisinier. On comprend ainsi que pour lui, l’armée est une voie de sortie, une option de carrière ouvrant de nouvelles perspectives, plutôt qu’une occasion de se dépasser, encore moins de se battre.

En fait, il ne lui reste qu’une heure avant le grand départ vers l’armée. Une heure avant de quitter la médiocrité du Magic bowling magique de son père dont il nettoie les planchers aux petites heures du matin. Une heure pour raccommoder un couple mal fondé, tiraillé entre des besoins et des décisions contradictoires, un couple et un enfant pour lequel il abandonnerait volontiers son projet d’enrôlement. Voilà la trame de ce spectacle qui propose des questionnements profonds à son public adolescent. Un spectacle dans lequel il eut été bien malvenu d’imposer une vision, une position morale. Au contraire, l’efficacité d’Afghanistan repose dans ce respect des deux côtés de la médaille et dans la réflexion fertile qu’une telle construction peut susciter.

Plus tôt cette année, lorsque j’ai visionné la captation du spectacle, j’ai été frappé voire déstabilisé par la proposition. Afghanistan n’exploite pas une lecture moralisante, ne prend pas position pour ou contre la guerre ou l’enrôlement des forces vives d’une société dans un conflit armé. C’est entre autre cet aspect qui a attiré notre directeur artistique dans ce spectacle. Mais je dois admettre qu’un tel point de vue exempt de jugement moral ou de positionnement politique est d’abord apparu, dans mon œil de spectateur québécois,  un peu suspect. Comme si ne pas dénoncer revenait en quelque sorte à être pour.

Le Québec a un long historique de résistance face à l’armée, une institution perçue comme étrangère à nos valeurs, comme représentant un certain colonialisme. Si bien qu’ici, toutes les occasions sont bonnes pour contester les gestes politiques allant dans le sens d’une présence militaire. C’était le cas lors des conscriptions des deux grandes guerres du siècle dernier. C’est encore le cas aujourd’hui autour de la présence canadienne en Afghanistan ou de l’achat d’avions dernier cri.

Crédit: Sylvain Sabatié

Il y a quelques années, j’ai quitté l’espace d’une soirée mon cercle de relations chicoutimiennes, largement composé d’artistes et d’universitaires, pour visiter une localité voisine, St-Honoré, située à une quinzaine de minutes du centre-ville. On discutait alors fermement sur la place publique de l’intérêt de l’engagement canadien dans le conflit afghan, mais autour de moi cette question semblait laisser tout le monde indifférent, sinon pour démontrer une molle opposition. Or à peine arrivé à St-Honoré, au dépanneur dans lequel je m’étais rendu pour entretenir mon cancer à venir, je me suis retrouvé spectateur d’une conversation entre trois jeunes hommes qui tous allaient s’enrôler, y pensaient, ou voulaient suivre les traces d’amis l’ayant fait. La différence était frappante d’avec mon milieu, et on peut poser des hypothèses sur cette cassure entre une jeunesse urbaine et une autre plus rurale. Ces hypothèses me ramènent toutes à un mot : perspectives. Perspectives d’emploi selon la scolarité ou selon les secteurs économiques locaux, force de la pression familiale pour une certaine continuité à la shop, sur la terre ou dans l’entreprise paternelle. Mais aussi perception de soi, de ce qu’on a à offrir à sa société et de ce qu’elle nous rend en retour. Ses mains ou sa tête? L’adrénaline ou la sécurité? Le bureau ou le théâtre d’opération? Quelques kilomètres suffisent apparemment à fournir des perspectives tout à fait différentes à des jeunes originaires d’une même culture, d’un même territoire.

On peut penser que la forme d’objectivité mise en branle par Afghanistan doit beaucoup à ses racines culturelles, aux hybridations qui en découlent : auteure et production franco-ontariennes, comédienne d’origine française et vis-à-vis d’origine libanaise permettent à ce spectacle de prendre ses distances avec les positions tranchées des deux solitudes pour créer un véritable outil de réflexion sur des sujets qui influencent profondément la vie des protagonistes, et potentiellement celle des spectateurs.

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